CONTRIBUTION EUROBONDS 2018 DU SENEGAL ET DE LA CÔTE D’IVOIRE Attention à l’intox !

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CONTRIBUTION
EUROBONDS 2018 DU SENEGAL ET DE LA CÔTE D’IVOIRE
Attention à l’intox !
Au cours de ce mois de mars, Monsieur Abdourahmane SARR, Président du CEFDEL/MRLD a publié, dans la presse sénégalaise, un article intitulé « Eurobonds : Le Sénégal et la Côte d’Ivoire au secours de la BCEAO et des banques». Un article selon lequel les ressources levées sur les marchés internationaux des capitaux par la Côte d’Ivoire et le Sénégal, auraient pour principal objectif le renforcement des réserves de change qui se seraient fortement dégradées du fait de la politique monétaire inappropriée menée par la Banque Centrale. Faisant injure à la souveraineté de ces Etats membres de l’UMOA, l’auteur dudit article affirmait même que c’est pour venir en soutien, notamment aux réserves de change de la Banque Centrale que « le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont effectué des sorties sur les marchés internationaux pour lever des ressources exceptionnelles au-delà des exigences de financement de leurs déficits budgétaires ».
Ces affirmations totalement inexactes révèlent les limites évidentes de Monsieur SARR en matière d’économie monétaire. Ensuite elles semblent traduire un désir, certainement légitime, mais ô combien maladroit, de compter absolument parmi les décideurs économiques, mais surtout politiques de ce pays.
Les contrevérités distillées tout au long de la contribution du président du think tank CEFDEL (Centre d’Études pour le Financement du Développement Local) nous ont poussé à réagir, afin d’éviter que de nombreux lecteurs soient inutilement induits en erreur.
L’émission d’euro-obligations, une décision de gestion des finances publiques prises par les États
L’émission d’euro-obligations relève d’une décision souveraine des États et ne vise qu’à financer leur déficit public et leurs besoins de trésorerie. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire ne sont d’ailleurs pas les seuls pays africains à le faire. Le Ghana et l’Afrique du Sud, pour ne citer que ces deux pays, ont plusieurs fois sollicité les marchés des capitaux avec l’émission d’eurobonds pour financer leur déficit. Aujourd’hui, il y a un engouement des investisseurs internationaux pour les obligations souveraines africaines, dans un contexte où les liquidités sur les marchés sont abondantes.
La décision du Sénégal et de la Côte d’Ivoire n’est donc aucunement liée à la politique monétaire et à la gestion des réserves de la Banque Centrale. Selon les informations disponibles et facilement vérifiables, pour l’émission 2018 de la Côte d’Ivoire, le Gouvernement a annoncé que les ressources serviraient à couvrir en partie le déficit de l’année. L’État ivoirien envisage également d’émettre des titres sur le marché intérieur en complément du financement de son déficit. Le Gouvernement du Sénégal, quant à lui, a précisé qu’il consacrera 200 millions de dollars pour racheter une partie de ses titres en dollars qui arrivent à échéance en 2021. Le reliquat des ressources servira au financement des projets du Plan Sénégal Émergent (PSE).
Le refinancement accordé par la Banque Centrale aux banques commerciales, qu’en est-il réellement ?
L’article énonce doctement que la politique monétaire de la BCEAO a consisté ces dernières années à financer le déficit budgétaire des États membres par le biais du refinancement accordé aux banques. Dire cela, c’est faire preuve d’au moins trois manquements.
Le premier consiste à ne pas tenir compte du fait que depuis la réforme institutionnelle de l’UMOA et de la BCEAO en 2010, le financement monétaire des déficits budgétaires n’est plus permis.
Le deuxième est de se méprendre sur la finalité du refinancement accordé par la Banque Centrale. En effet, les refinancements accordés par la BCEAO aux banques commerciales de l’Union visent à les aider à couvrir leurs besoins ponctuels de trésorerie. Le refinancement est une ressource de court terme, accordée en général sur une durée ne devant pas excéder 7 jours. C’est donc un raccourci un peu hâtif de penser que ces refinancements peuvent être utilisés pour financer le déficit budgétaire des Etats.
Le troisième manquement est d’ignorer que le refinancement des banques commerciales (qu’elles achètent ou non des titres publics) est une pratique commune et banale de la communauté des banques centrales du monde entier. Cette pratique n’est donc pas spécifique à la BCEAO. Elle entre dans le cadre des missions des banques centrales qui procèdent ainsi à la régulation de la liquidité bancaire.
Enfin, Monsieur SARR ne devrait pas confondre la politique monétaire accommodante menée par la Banque Centrale depuis plusieurs années avec un quelconque financement du déficit budgétaire. Une lecture attentive des rapports sur la politique monétaire, publiés trimestriellement par la BCEAO, montre d’ailleurs qu’elle assume parfaitement la politique qu’elle mène. Ainsi, dans un environnement de faible inflation dans l’UMOA, elle a baissé significativement son principal taux directeur afin de favoriser le financement à des coûts modérés de l’activité économique et de la croissance. On est donc bien loin du financement de déficits budgétaires.
Les réserves de change se portent bien
Il est par ailleurs péremptoire d’affirmer que les réserves de change se dégradent : les derniers rapports du FMI et de la BCEAO soulignent une bonne performance pour la région. Au cours de l’année 2017, les réserves de la Banque Centrale se sont stabilisées autour de 4 mois d’importations de biens et services. Ces réserves ne sont pas thésaurisées du reste. Elles servent à financer les importations de biens et services des pays de la zone UMOA. Elles donnent notamment de la marge pour la réalisation des investissements en infrastructures des États, à fort contenu en importations. Ces investissements sont indispensables pour relever le potentiel de croissance des économies de l’Union. Au-delà, la dynamique des réserves de change est fortement corrélée aux habitudes de consommation des populations dont une bonne partie de la demande est composée de biens importés (carburants, riz, huile, sucre, etc). C’est plutôt le leitmotiv du « consommer local » qui doit en conséquence être remis au goût du jour afin de permettre de diminuer le poids de la facture des importations sur le niveau des réserves de change. En conséquence, le lien direct établi, dans l’article de Monsieur Sarr, entre la politique monétaire de la BCEAO et l’évolution des réserves de change n’est pas avéré.
Opter pour un taux de change fixe ou flexible : tout est dans la gestion économique
Enfin, les propositions qui sont faites pour une réforme monétaire privilégiant la flexibilité du taux de change pour accompagner le développement des pays de l’Union, laissent penser que le régime de taux de change fixe serait un obstacle à l’émergence des pays africains. Or, chaque type de régime de change a ses avantages et ses inconvénients. Tout dépend de la gestion macroéconomique qui y est attachée. A cet égard, une grande majorité des pays dans le monde, notamment en Afrique, ont opté pour un régime de change fixe.
Bien plus étonnant, la suggestion à peine voilée d’un retrait du Sénégal de l’Union, en raison des perspectives de production pétrolière et gazière, prouve à suffisance la courte vue de l’auteur et son éloignement des ambitions des fondateurs de notre Union monétaire, qui, il y a plus de 50 ans, avaient déjà compris que c’est ensemble et solidaires que les nations africaines sont plus fortes.
Au total, l’analyse de Monsieur SARR relative à l’émission des eurobonds du Sénégal et de la Côte d’Ivoire en 2018 est truffée de contrevérités. Sa quête de reconnaissance ne justifie pas cette fâcheuse tendance qu’il a de vouloir imposer ses convictions, pour le moins, discutables. D’autres pays africains, pourvus de pétrole et de gaz, connaissent actuellement de sérieuses et périlleuses difficultés. Ils auraient très certainement apprécié le renfort d’une monnaie aussi stable et attractive que le franc CFA.
Modibo KEÏTA
Economiste

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