«Macky Sall doit déclarer solennellement qu’il ne briguera pas un troisième mandat en 2024»

Mamadou Moustapha Guirassy est un membre de la Coalition Idy 2019, arrivée 2e du scrutin du 24 février dernier, avec un pourcentage 20,50%. Dans cet entretien avec le journal L’Observateur, il fait le point sur le scrutin et ses incidences sur la vie des Sénégalais. Il aborde également les perspectives qui s’ouvrent à partir de maintenant et surtout la posture attendue du Président élu. Le second mandat de Macky Sall, le statut du chef de l’opposition en passant par les attentes du peuple, M. Guirassy se prononce sur tout. 

Que vous inspire le pourcentage de 58,27% obtenu par le Président sortant pour sa réélection ?

Je tiens avant tout à féliciter le peuple sénégalais pour sa maturité, son sens du dépassement et son inclination pour la paix. Je félicite aussi tous les candidats qui ont pris part à cette joute de délibération collective avec la claire conscience que les dés étaient pipés à l’avance. Dans l’hypothèse que les chiffres avancés par le juge Demba Kandji sont ceux à retenir, ce pourcentage induit, de façon mathématique, l’évidence qu’il y a presque une moitié des Sénégalais qui n’a pas voté pour le Président Macky Sall, malgré tout l’arsenal financier, matériel, administratif et judiciaire mis en branle. Je prends acte de son propos d’après la proclamation des résultats (en 2012, Ndlr), disant qu’il allait être le Président de tous les Sénégalais et pour tous les Sénégalais. Il serait judicieux que le Président Macky Sall redessine les contours de ce principe qui avait concouru à son élection de 2012 et qui mettait la patrie avant le parti, et en appelle à ses cadres pour qu’ils aient le triomphe modeste. Le dialogue et le consensus ne se feront qu’à ce prix. Les perspectives d’avenir qui s’offrent au Sénégal lui commandent de mettre les Sénégalais au travail, dans la réaffirmation de nos valeurs et dans une exigence absolue de justice sociale, laquelle est le socle de l’élan patriotique qui détermine notre désir de « vivre ensemble ». Il est très difficile d’affirmer que ce score reflète l’adhésion de nombreux Sénégalais qui ont été sensibles aux réalisations qu’il a posées, compte tenu de l’effet de l’argent, des intimidations, des emprisonnements… D’autres, en tout cas, attendaient plus de lui et ont espéré des propositions d’autres candidats. Cette espérance aussi devra être prise en considération et elle souffrirait d’être empêchée par un mandat pollué par des préoccupations politiciennes dommageables pour l’atteinte de nos objectifs vitaux, notamment ceux qui concernent le futur de notre jeunesse. C’est pour cette raison que je lui demande, pour nous écarter des voies hasardeuses, que certains murmurent déjà vouloir emprunter, de déclarer solennellement qu’il ne briguera pas un troisième mandat en 2024, préférant à cette aventure une belle entrée dans l’Histoire.

Après l’annonce des résultats provisoires par la commission nationale de recensement des votes, les candidats de l’opposition ont, à l’unanimité, rejeté les résultats. Mais ils ont décidé de ne pas introduire de recours. Pourquoi renoncer à ce droit ?

La raison est toute simple : ils n’espèrent plus rien de la justice sénégalaise, qui plusieurs fois a montré qu’elle préférait être du côté de l’Exécutif. Pour la paix et pour sauver le pays, il fallait aller aux élections. Mais très honnêtement, aucun Sénégalais, fût-il de la majorité, n’attendait pas grand-chose de ce processus démocratique, qui depuis le départ a été pipé, piégé : la loi sur le parrainage, l’élimination de certains candidats, le refus de la transparence autour du fichier électoral, les transferts massifs d’électeurs dans les régions périphériques, de nombreux sénégalais privés de leur droit de vote pour cause d’anomalies sur leur carte d’électeur… Et le plus grave, je ne cesse de le dire, c’est le financement occulte des campagnes électorales. Une élection doit être libre et sincère. Il y a urgence à légiférer sur cette question du financement des partis politiques et des campagnes électorales. En définitive, j’explique cette position des quatre leaders par la grande incohérence des résultats et le fait que le Conseil constitutionnel ait habitué les Sénégalais à toujours trancher en faveur de l’Exécutif.

On a comme l’impression que l’opposition s’était engagée dans une bataille perdue d’avance. Avec le recul, ne fallait-il pas adopter la position de Wade, qui pour dénoncer «un simulacre d’élection», avait appelé au boycott ?

Une élection ne se résume pas au jour du scrutin. C’est le processus en son entier qui doit être pris en considération. Il aurait fallu que nous fussions plus mobilisés et déterminés à refuser le principe du parrainage, qui a servi à éliminer des adversaires, et aussi nous aurions dû plus travailler sur un fichier de consensus et exiger la libération de Khalifa Sall la clarification de la situation de Karim Wade. C’est là que l’opposition a sa part de responsabilité. La loi sur le parrainage ne garantit aucune rigueur dans la sélection et ne donne aucune assurance aux Sénégalais que les meilleurs sont les seuls à être sélectionnés. Le système tel qu’il est conçu, élimine peut-être le meilleur Président pour la république. Qui sait ?

Malgré une coalition composée de leaders politiques reconnus, Idy 2019 n’a gagné que la région de Diourbel. Avez-vous des limites objectives ?

Il est vrai que notre coalition était composée d’hommes et de femmes politiques de grande valeur, et que le fait qu’ils n’aient pas su imposer leur influence dans certaines régions peut étonner. Mais justement, la politique est affaire de constance. Avons-nous suffisamment incarné nos visions et partagé nos objectifs avec les Sénégalais et ce, de manière régulière et constante? Avons-nous su, de manière permanente, manifester empathie et compassion envers les populations, en dehors des temps de campagne politique? Peut-être est-il de temps de faire la politique autrement, afin de mieux incarner les attentes réelles des populations. 1+1 n’est pas toujours égal à 2.  Dans le cas de la coalition IDY, c’était la première fois dans l’histoire des élections qu’à quelques jours du démarrage de la campagne, autant de candidats recalés, de leaders politiques, de partis, se retrouvent tous derrière le même candidat. Le temps leur a lourdement fait défaut pour se connaitre, apprendre à travailler ensemble, à développer des synergies et à mutualiser les ressources.  Parfois ces retrouvailles spontanées ont même été contre-productives.

Certains parlent de scrutin à une connotation ethnique et confrérique (Macky-Fouta ; Sonko-Ziguinchor ; Idy-Touba), avez-vous cette lecture ?

Le chantier le plus urgent et le plus important pour le Président Macky Sall est de rassembler le peuple sénégalais. Des concepts tels que le «Neddo ko bandoum» doivent inquiéter. Le Sénégal est cité comme une grande démocratie à part entière et paradoxalement, une jeune démocratie. Le président de la République a le devoir d’encourager le vote objectif et libre et sanctionner négativement tout ce qui ressemble au vote identitaire. Un vote doit être rationnel et doit être basé sur les capacités des candidats à répondre aux attentes de la population. Le facteur identitaire et sociologique a beaucoup joué durant ce vote au Sénégal. Il est impératif que nous arrêtions ce genre de vote, ce débat, qui est l’étincelle qui a commencé les feux dans tous les pays en crise. Restons unis et soyons des frères et sœurs ! Nous avons l’obligation d’être des Sénégalais  avant tout. Le chef de l’Etat doit absolument penser à la postérité, au legs démocratique et revenir au sens premier de l’engagement politique.

Quels sont les défis qui attendent la classe politique, l’opposition notamment ?

La rénovation de la classe politique en considération de l’évolution des populations, qui attendent des hommes politiques plus de vertu et de compassion à leur égard, c’est la première tâche à laquelle tous les politiciens sincères et désireux de servir les Sénégalais, doivent s’atteler. Cela passe aussi par la réforme des partis politiques eux-mêmes, dans lesquels souvent, la démocratie s’exerce peu. Il y a ensuite la nécessaire diminution des partis politiques, qu’il faut enfin acter. Il y a une pléthore de partis, lesquels souvent n’existent que par la volonté de quelques hommes, et n’ont pour vocation que d’accrocher leur wagon au train du pouvoir et d’en tirer des dividendes ou des postes de direction pour les dirigeants. Il faut que la politique redevienne attractive pour les Sénégalais, qui la considèrent comme une manière pour les hommes qui s’en saisissent de s’en sortir matériellement et d’en faire un métier, alors qu’elle devrait être un sacerdoce.

Idrissa Seck est-il bien parti pour être le chef de l’opposition, lui qui a déjà contesté la réélection de Macky Sall ?

Macky SaIl n’a que la loi et la volonté populaire comme guides. Qu’il dise ce que la loi dit. Or le referendum de 2016 a été bien clair sur cette question. Chanté comme une vitrine de la démocratie en Afrique, le Sénégal traîne les pieds. Paradoxalement, le Sénégal, l’un des rares Etats d’Afrique de l’Ouest à connaitre quatre changements de régime en 55 ans (si on y inclut le départ volontaire de Senghor), peine à rendre effectif le statut du chef de file de l’opposition, inscrit parmi les points du référendum de mars 2016. Le débat politique et public souffre du fait qu’il n’y a toujours pas d’espace de dialogue entre le pouvoir et l’opposition. Il ne faut surtout pas que Macky Sall profite de cette position pour refiler la patate chaude à son opposition, en déclarant ceci : «Si l’opposition n’est pas prête pour cela (le statut du chef de l’opposition, ndlr) et si son adoption doit lui poser problème, ça peut attendre. Le jour où l’opposition sera prête sur cette question, on pourra avancer». Je pense que naturellement, le Président Idrissa Seck est le chef de l’opposition. L’annonce doit être clairement faite. L’acceptera-t-il ? ce sera une autre question. Mais la démocratie a besoin de respirer. Et si Macky Sall est vraiment préoccupé par la question du legs, il en fera un chantier prioritaire pour qu’enfin la démocratie respire.  Pour ce faire, Idrissa Seck doit tout simplement être désigné comme le  chef de l’opposition ; il l’incarne bien. Un chef de l’opposition doit être incarné et identifié comme tel par des actes et propositions permanentes qui le rendent incontournable auprès des populations et lui confèrent un statut de recours devenu incontournable. Cela suppose de la présence active et une attention justifiée et judicieuse sur tous les problèmes que vivent les Sénégalais, attention corroborée par des pistes de solutions adaptées auxquelles les populations seraient sensibilisées.

Quel est l’avenir du SUD (Sénégal uni pour le développement), allez-vous demeurer dans la coalition Idy 2019 ?

Bien que l’alliance fut ponctuelle et circonstancielle, nous y demeurons, si tant est que notre vision demeure constante au service des Sénégalais et qu’elle se manifeste autant qu’il faudra pour le développement de notre pays et pour la mise en valeur de son capital humain. Idrissa Seck demeure un compagnon de lutte pour atteindre ces objectifs, je suis solidaire de son combat, étant entendu que la solidarité n’exclut pas la singularité. Je tiens à cette singularité que j’apporte avec mes amis du S.U.D, un parti qui a ses propres valeurs et qui est constitué d’hommes et de femmes qui m’ont apporté confiance et respect, et à qui je dois rendre des comptes, du fait du fonctionnement démocratique de nos instances.

Des élections locales se profilent à l’horizon, quelle doit être l’attitude de l’opposition pour y faire bonne figure ?

Je rêve à l’émergence pour ces Locales, d’une prise en main des citoyens de leur destin, pour mener leurs aspirations à un mieux-vivre dans leurs cités et développer des candidatures citoyennes. Il serait judicieux que les partis politiques s’ouvrent un peu plus aux citoyens de la société civile, et le caractère local de ces élections est l’occasion de leur faire une place. A charge pour les « politiciens professionnels » de ne pas sentir leurs espoirs de carrière menacés.

Aujourd’hui qu’attendez-vous du pouvoir en place sur le plan politique, mais aussi sur les questions de développement et de gouvernance ?

Mettre enfin en valeur la devise qui avait tant fait rêver : LA PATRIE AVANT LE PARTI. Comme je l’ai dit plus haut, réitérer la promesse de ne pas briguer un troisième mandat, tout en mettant en garde son propre entourage qu’il ne manifestera aucune faiblesse coupable à leur égard, ce qui est la véritable attitude d’un grand chef.

Le Président Macky Sall et tous les Sénégalais, doivent s’attendre à vivre plus sévèrement l’impact de la crise de transformation que traversera notre État avec la découverte du pétrole et son exploitation. Celui-ci est en effet confronté à une crise de légitimité sans précédent en raison des difficultés croissantes qu’il éprouve d’une part pour remplir ses missions de cohésion sociale, économique et de sécurité, et d’autre part, pour proposer des projets mobilisateurs créateurs de sens, voire même d’incarner une identité collective. Cependant, la question de la gouvernance et de la crise de l’État se posent dans un contexte marqué à la fois par le phénomène de la globalisation et celui de la crise de la démocratie. Gouvernance et démocratie constituent donc deux paramètres devant encadrer ce nouveau quinquennat, la question du rôle de l’État et de la ré-articulation des rapports entre le gouvernement, l’opposition et le système social. C’est seulement en résolvant cette équation que le Président Macky Sall, d’une certaine manière, laissera intact le legs démocratique et permettra à la postérité d’être sur le chemin du développement et de la paix durables. Macky Sall doit être conscient qu’il est à la croisée des chemins de l’histoire de notre Nation et non à la croisée des petites histoires interpersonnelles  ou de partis.

Et Kédougou où vous avez perdu ?

J’ai perdu un combat. Mais je suis certain d’y avoir semé la graine de la vérité et de l’amour. Avec le temps, tout cela germera.  Le plus important c’est d’être cohérent avec soi-même. La vie, c’est l’alternance du jour et de la nuit ; c’est l’épreuve et la facilité ; c’est la vie et la mort… Ne pas accepter cela, c’est ne pas comprendre le sens de la vie.  Enfin, je me définis par rapport à l’ensemble de la nation sénégalaise et pas seulement la région de Kédougou.

 

Igfm

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